Erwan a été envoyé pendant le mois de juin 2008 à la Fraternité Bernadette lors de son année de fondation spirituelle à la maison Charles de Foucauld en vue d'entrer au séminaire.

Un lieu ténébreux. Un lieu sale. Un lieu juste bon pour les cochons. Quelques bois morts dont personne ne veut. Peut-être une pauvresse, sa sœur, une amie. La grotte de Massabielle, à une certaine époque, n’était pas un lieu très recommandable. On n’y était pas bien vu. Il n’y avait d’ailleurs rien à voir. Mais quand on est pauvre, quand on a froid, on est capable pour se réchauffer d’aller visiter ces endroits-là, ces contrées lointaines – si proches – pour ramasser quelques bouts de bois pour allumer un feu qui réchauffera les siens.

Avant que je ne mette les pieds dans les quartiers nord de Marseille, je m’imaginais la Cité comme on s’imaginait la grotte de Massabielle avant que Bernadette n’y enlève ses sabots… Trente jours plus tard – et tant de rencontres – mon regard a bien changé. Etait-ce une apparition ? Je garde en mémoire les sourires des enfants, leurs efforts au travail, le regard reconnaissant des parents… J’ai participé au soutien scolaire dans les familles, je suis allé chercher les tuteurs dans des lycées de Marseille, nous sommes passés chez les habitants pour des visites gratuites, j’ai partagé la vie de prière de la fraternité au quotidien, j’ai rencontré enfants, parents, jeunes, étudiants, acteurs sociaux… J’ai été témoin de tous ces échanges, de toutes ces rencontres au fil d’une journée. J’ai été témoin d’une joie et d’une espérance certaine au contact de ceux qui oeuvrent pour Bernadette. Les habitants du quartiers ont confiance en eux et sont heureux de leur présence. Il y a quelque chose qui grandit ici, jour après jour, discrètement, humblement, pauvrement. Quelque chose de fragile mais quelque chose d’essentiel dont les hommes, les femmes, les jeunes et les enfants ont soif. Des murs tombent, murs de la peur, mur de la méfiance, murs des préjugés… On apprend à se connaître, et à s’aimer, et à aimer vivre ensemble. Certains ne tombent pas certainement. Mais ça n’est pas une raison suffisant pour désespérer ! Loin de là !

Il faut s’asseoir au bureau d’une petite fille de CM2, la voir souffrir à la lecture de ses devoirs, puis pleurer parce qu’elle n’y arrive pas. Parce qu’un problème de lecture, ça peut briser le cœur d’une petite fille de 10 ans… Et elle ne sait pas que sa vie peut changer… Il faut rendre une dignité à ces enfants, leur donner les moyens d’être libres et responsables. Exemple : Nadir passe trois heures par soir à jouer sur internet. Sa mère ne sait plus quoi faire. Nous rencontrons Nadir, faisons le point. Nous essayons de lui faire prendre conscience des conséquences que vont engendrer cette attitude sur son avenir, sur ses rêves, ses projets d’adolescents. Nadir écoute attentivement et comprend. Pas besoin de hausser le ton, pas besoin non plus de le rosser ! Lui proposer la joie profonde du travail accompli plutôt que le plaisir éphémère de sa petite « drogue », l’équilibre entre le jeu et le travail, le bonheur des amis, de la famille, plutôt que le repli sur soi, la mise en perspective de son quotidien. Poser aujourd’hui les fondations de la maison de demain. Construire lentement, efforts après efforts, pierre après pierre… Nadir a compris. Nous mettons le constat par écrit, nous cherchons et écrivons les remèdes, Nadir rédige et signe son engagement. Il paraît heureux. Dernier jour à Marseille : j’attends mon dernier métro, celui qui me fera quitter les quartiers nord. Sur le quai, Nadir revient de l’école. Il vient spontanément vers moi, sans peur, un immense sourire… Pourquoi es-tu si heureux Nadir ? Il a eu les résultats de son contrôle d’histoire… Son travail a porté du fruit, déjà.

D’un point de vue simplement humain, le soutien scolaire provoque des rencontres. Le jeune tuteur, lycéen ou étudiant de milieux plutôt favorisés, découvre un monde nouveau sur lequel il va progressivement changer de regard. Les parents de l’enfant rencontrent des jeunes différents de ceux qu’ils côtoient et les voient venir bénévolement à eux. L’enfant voit se tourner vers lui le regard de ce jeune tuteur qui s’est déplacé et qui lui consacre du temps, il voit aussi le regard de la Fraternité veiller sur lui. Le soutien engendre une mixité sociale qui est probablement bonne.

Porter l’Evangile dans la cité ? C’est le vivre en grande simplicité au cœur de la cité, le vivre à plein cœur, dans un don complet pour ce peuple. J’ai vu des chrétiens faire corps avec la population qui leur est comme « confiée » sur un territoire défini. Quelques personnes « données » pour répandre une lumière qui les dépasse. Ce que j’ai continué à comprendre dans ces quartiers, c’est que l’évangélisation, avant d’être une annonce, est une rencontre. L’annonce de l’Evangile est une rencontre, la rencontre du frère, vécue avec un vrai souci de charité, ancrée dans la prière qui relie au cep, et dans l’obéissance à l’Eglise cette action produit du fruit : joie et paix en abondance. Toute ténèbre n’est pas chassée, ni la violence, ni les peurs… Le combat continue, mais la lumière ne cesse de commencer à se lever. Eduquer dans l’amour, dans la bienveillance et la paix. Que ces jeunes voient vivre des chrétiens. Qu’ils soient éduqués non par des discours ni des méthodes, mais en les voyant vivre, par contagion. L’amour qui nous entraîne est contagieux. Quand nous ne le croyons plus, c’est que nous avons perdu la conscience que nous n’en sommes pas la source, pas les maîtres. Car il y a bien une source cachée dans cette cité.

Le mardi soir, dans un appartement de la fraternité, au 10e étage, ceux qui oeuvrent pour Bernadette et les chrétiens de la cité qui le désirent se retrouvent pour célébrer l’Eucharistie et partager un repas très fraternel. Je dois dire que ces eucharisties m’ont beaucoup touché par la ferveur avec laquelle tout le monde y participait. Tous entassés dans cet appartement minuscule et pourtant, quelle joie d’être rassemblés ! Le repas qui suit est simple, si simple, trop simple : une soupe maison, du riz ou des pâtes… Et pourtant on se sent à un banquet familial, on respire un air de fête. Mais tout ça ne s’explique pas. Il faut le vivre. C’est l’eucharistie du mardi ! Bien sûr ce rendez-vous ne serait rien sans tous les autres qui irriguent la journée de la fraternité. Tout commence avec la messe à la paroisse puis le temps d’adoration dans la cité de l’humble hostie et la prière des psaumes, prière des pauvres par excellence. Dans ces quartiers il existe une source, comme dans la grotte de Bernadette, et c’est là qu’on s’abreuve pour pouvoir servir ses habitants, ce peuple qui est aussi une part du peuple de Dieu.

Vivre cette étape dans une année de fondation spirituelle et de discernement a été pour moi capitale. La rencontre avec les membres de la fraternité Bernadette, notamment avec un couple si bien engagé au service de l’Evangile et des pauvres, désireux de vivre le sacrement du mariage le mieux possible, découvrir une famille nombreuse, heureuse, joyeuse, vivant simplement mais de l’essentiel. Percevoir comment peut se constituer, sous l’action de l’Esprit, une authentique communauté de croyants et voir les fruits quelle engendre. La prière que j’ai pu vivre là, de façon personnelle ou à plusieurs ; la façon dont tout coule de façon limpide et claire, la joie contagieuse qui est donnée et partagée, la qualité des relations qui naît à cet endroit ; le respect dû à chacun, dans la vérité, qu’il soit chrétien, athée ou musulman ; bref, autant d’éléments qui ont fait de ce mois une petite école de charité, d’espérance et de joie qui m’aura beaucoup nourrit pour me conduire à prendre la décision d’entrer au séminaire l’an prochain à Rennes.
Il y a peut-être quelque chose, dans ces quartiers, de la grâce que Bernadette a reçu près de la grotte de Massabielle…

Erwan Barraud